L’économie de la compétence

Les ADC tirent leur origine d’une mission confiée en novembre 1991 par le Premier Ministre de l’époque (Edith CRESSON) à Michel SERRES pour essayer d’instrumentaliser, de rationaliser tout ce qui tourne autour des concepts de formation, de connaissances, de savoirs.

C’est un instrument qui essaie de faciliter au maximum les efforts que font les personnes pour résoudre les problèmes auxquels elles sont confrontées. Ces problèmes, on va le voir, sont multiples, ils sont aussi très liés à l’évolution de nos sociétés et des technologies qui accompagnent cette évolution.

La compétence, en deux mots, qu’est-ce que c’est pour moi ? Je vais en choquer beaucoup : c’est ce que vous vous voulez, à partir du moment où ça peut refléter une qualité utile d’un être humain dans une organisation collective.

Qu’est-ce qu’une compétence, une connaissance, un savoir, un savoir-faire, un savoir-être…".les compétences sont des armes, des armes de qualité humaine ou, plus simplement, des attributs utiles aux êtres humains, mais aussi à la société.

Le principe humain, philosophique, éthique qui est derrière ces ADC, c’est que la seule façon de donner sens à tout ça, c’est d’écouter le sens que chacun donne à ce qu’il connaît de "ça".

La richesse n’est pas dans le stock, elle est chez les gens qui connaissent des petites portions du stock. Un exemple : le problème de la gestion des compétences en entreprise. La richesse d’une entreprise, ce n’est pas son répertoire de compétences mais les combinaisons que font les hommes entre les compétences qu’ils possèdent effectivement. C’est pour cela que nous avons décidé de ne plus parler de ressources humaines mais de parler de richesses humaines.

S’il y a un glissement de la productivité vers la compétitivité, de l’accroissement de la quantité vers un accroissement de la qualité, alors nous passerons, et c’est souhaitable, d’une économie des produits, d’une économie de manque, vers une économie des connaissances, une économie du partage.

Ce retournement de la valeur entre offre et demande me semble très important.

Dans le travail lui-même, la richesse dont on a besoin se trouve être la compétence des gens ; dans l’économie, le marqueur de richesse est l’argent que l’on est prêt à céder pour accéder au produit. Mais les lois d’organisation du travail, elles, ne sont pas la copie fidèle des principes d’organisation de l’économie. A partir de ce moment-là je ne comprends pas très bien qui est vraiment demandeur : celui qui a besoin de la compétence, ou celui qui est vraiment l’offreur, c’est-à-dire le porteur de la compétence ? Donc ce que l’on devrait rendre lisible, c’est l’expression de la demande. Les gens ne devraient pas se retrouver comme au marché aux esclaves, assis en tous sens, et on ne devrait pas pouvoir dire : celui-là il me va, celui-ci il ne me va pas, avec tout le trafic que cela représente. Par conséquent l’intérêt d’exhiber les compétences d’une entreprise, c’est d’essayer de voir là où sont ses points de carence, et donc son potentiel de demande afin que les individus, qui sont porteurs d’un certain nombre de valeurs, puissent faire coller au mieux ce qu’ils sont avec les besoins de leur environnement. Si l’on donnait de la lisibilité à tout ça, les gens apprendraient à naviguer sur un nouveau territoire qui serait le territoire des besoins des entreprises. C’est un des efforts que poursuivent les ADC.

Vous voyez, je parle beaucoup de rendre lisible, de se repérer dans un territoire, donc de ce qu’un ADC fait pratiquement. Plus précisément encore, ce que fait le logiciel des ADC, c’est une cartographie des états de compétences des entreprises, des collectivités, des connaissances dans les écoles, des connaissances dans des quartiers, cartes sur lequelles des hommes vont pouvoir venir inscrire leurs richesses personnelles. Et bien évidemment, parce qu’ils ont une richesse personnelle qui intéresse le collectif où ils s’introduisent, ils auront la possibilité de transformer ce collectif, de l’enrichir, de le faire évoluer. Donc il s’agit bien d’une cartographie des territoires de compétences ou de connaissances, mais d’une cartographie dynamique, évolutive, vivante dans le temps.

Un point historique à présent : comment en sommes-nous arrivés à cette idée-là ? Probablement parce que nous désirions que les gens s’entendent, sans parti-pris en faveur des uns ou des autres.

Il faut inventer le capteur de toutes ces paroles, il faut inventer l’objet qui va capitaliser tout ce qui se dit là. Si nous inventons cet objet, alors tous ces gens pourront continuer à parler pour leur propre compte, dans leur propre intérêt, mais au lieu que les choses se perdent, ils enrichiront une masse collective dans laquelle ils pourront reconnaître l’effet de leur discours. Cette masse étant collective, elle sera la propriété de tout le monde et chacun pourra "taper" dans ce qui l’intéresse et, pourquoi pas, dans ce qu’auront apporté les autres".

Le problème était d’inventer cet objet-là, que j’ai identifié à un ballon.

Si vous mettez un petit objet au centre qui va supporter toutes les sollicitations des uns et des autres, vous pourrez contribuer à résoudre le problème de la violence dans les groupes humains, parce que vous savez bien que la chose qui supporte le plus de coups dans une partie de football, c’est quand même le ballon, et que d’une certaine façon, ça régule les rapports concurrentiels.

On pourrait dire des ADC qu’ils représentent le ballon de l’économie de la connaissance ; de cette économie qui se tisse entre des offreurs de connaissances ou de compétences, entre des mobilisateurs ou des employeurs ou des exploitants (pour ne pas dire des exploiteurs) de connaissances ou de compétences. Il s’agit d’une répartition des acteurs, mais elle est très différente de ce qui se fait actuellement, . Avec l’objet ADC, plus de problèmes de traduction, puisqu’un seul espace permet une interaction directe entre les personnes. Cet objet est une carte, comme par exemple la carte fabriquée à partir du référentiel des tâches du GFC/BTP sur les électriciens du bâtiment. Alors à quoi tout cela va-t-il servir ? Quelles en sont les finalités ? J’en indiquerais trois.

Capitalisation des savoirs et des ressources

Capitalisation de tous les savoirs, de toutes les connaissances, des potentiels qu’offrent les uns et les autres. Le mot capitalisation, choisi à dessein, s’oppose à accumulation, qui désigne généralement la pratique relative à l’information. : si l’on capitalise, c’est pour en extraire plus que ce que l’on a mis. Donc capitalisation pour que chaque personne qui apporte fasse fructifier ce qu’il apporte et en retire plus.

Des quantités importantes d’individus vont ainsi faire émerger une forme qui n’a de sens que parce qu’elle est une production collective : cela signifie que dans une image qui est la somme de l’expression de 150, 200, 400 ou plus de 2000 individus, si vous enlevez une seule de ces expressions individuelles, alors la forme ne sera plus la même, la forme souffrira de cette absence. Le mélange qui se fait de tous ces fils personnels produit une image en deux dimensions qui implique la présence de chacun, un pour tous, tous pour un. Ainsi chacun va voir quelle est la position qu’il occupe dans cet espace, quelle est son implication dans le collectif de travail, d’apprentissage, de formation, de connaissances. On partait de l’hypothèse que les phénomènes d’exclusion sont liés au fait que l’implication des personnes dans un collectif n’est pas reconnue, et en particulier un certain nombre de systèmes de certifications sont faits, pour des raisons pratiques et d’efficacité, de telle façon qu’ils ennoblissent un certain nombre de savoirs. Ce faisant ils empêchent, involontairement mais de fait, la reconnaissance d’un certain nombre d’autres savoirs qui seraient très importants pour l’identité des personnes. En fait, la première demande que l’on avait dans cette mission, c’était d’imaginer des systèmes de reconnaissance généralisés, de connaissances, de compétences et de savoirs, qui seraient un facteur de lutte contre l’exclusion. Si, dans un arbre, les gens peuvent incrémenter des savoirs dont ils perçoivent l’utilité dans le groupe auquel ils appartiennent, chacun comprendra alors son implication dans le collectif et curieusement, cette implication renforcera le collectif et suscitera des dynamiques collectives qui n’existaient pas auparavant.

Ce n’est qu’à partir de sa propre image (son propre blason) qu’une dynamique individuelle peut converger vers les dynamiques collectives. Un exemple simple : un individu a fait reconnaître un certain nombre de compétences dans l’entreprise dans laquelle il se trouve ; il s’aperçoit alors que son portrait de compétences est mal situé, qu’il est peu visible, il est éclaté. Il va donc essayer de retrouver son image, non pas idéalement, mais en fonction de ce qu’il peut réellement, il va la retravailler en renonçant à exhiber certaines choses, en travaillant mieux certaines autres et, pourquoi pas, en s’intéressant à la formation pour essayer d’écrire des compétences qui donneraient plus de cohérence à sa présence. En faisant cela, il réalise une opération purement égoïste. C’est dans son intérêt qu’il essaie d’avoir une image plus cohérente. Et curieusement, en essayant de bâtir une image plus cohérente de sa présence dans ce collectif, il va rendre plus cohérente l’image collective elle-même.

Nous sommes donc dans une situation très curieuse où la recherche de l’intérêt individuel participe à l’intérêt collectif. Alors là, vous allez dire : mais c’est incroyable, ce type est très gentil, il s’illusionne complètement sur la nature humaine. Quand a-t-on vu que l’intérêt individuel participait à l’intérêt collectif ? Eh bien en fait partout, sauf là où il y a des produits, des règles d’échange de type "gain/perte". Vous allez me dire : mais il n’y a que ça, des règles d’échange "gain/perte". Je ne le crois pas : si vous pensez qu’il n’y a que ça, cela signifie que l’organisation, l’apparence de l’organisation sociale que donne l’économie vous dissimule tout ce qui se passe dans la société dans laquelle vous vivez et avez vécu. Exemple de structure où l’intérêt individuel sert l’intérêt collectif : la classe. Qu’est-ce que l’intérêt individuel dans une classe ? C’est qu’un élève s’approprie le maximum de savoirs, c’est son intérêt par rapport à cet objet qui est fait pour ça et qui s’appelle une classe. Pour ma part je peux vous dire, après 20 ans d’enseignement, que les classes les plus faciles à enseigner, celles où les dynamiques d’apprentissage sont les plus efficaces, sont les classes où il y a un maximum d’élèves qui souhaitent s’approprier un maximum de savoirs. Nous sommes clairement dans une logique identique. Je ne parlerai pas ici de toutes les logiques de dons qui sont plus profondes, de l’organisation et du tissu social, de toutes les logiques d’entraide, d’assistance…

Alors, si nous faisons le pari, un pari mutuel, à savoir que la richesse à laquelle il faut comprendre quelque chose, c’est la nature humaine, alors nous nous rendrons compte qu’il y a des idées dont on doit se débarrasser, en particulier cette idée que la poursuite de l’intérêt individuel peut être pernicieuse pour l’intérêt collectif.

Troisième finalité : la mutualisation. On peut rendre hommage à tous les gens qui ont élaboré des rapports sur l’éducation, la mutualisation. L’idée de mutualisation est très ancienne, elle repose sur une vision de l’apprentissage qui est finalement à l’origine de la pédagogie, puisqu’elle est quasiment exposée dans le MENON : donner un savoir à quelqu’un, c’est simplement lui faire découvrir en lui-même ce savoir qui s’y trouvait sous forme latente. Donc nous sommes tous des accoucheurs des savoirs des uns et des autres. La forme moderne est aujourd’hui célèbre à travers les efforts de Claire Hebert-Suffrin et les mouvements des réseaux d’échanges réciproques de savoirs. Mais au 19ème siècle, on a eu aussi des quantités colossales d’expériences pédagogiques sur la mutualisation et le partage de la connaissance. Vous savez que contrairement à une idée répandue - et ce n’est absolument pas une critique de l’école - la scolarité obligatoire a entraîné une recrudescence du taux d’illettrisme. L’école obligatoire a, d’une certaine façon, inventé une chose qui n’existait pas : l’école buissonnière. Puisque les parents avaient besoin de leurs enfants, ils leur disaient : "Tu ne vas pas aller à l’école, tu vas aller aux champs". Pourquoi ce taux d’illettrisme est-il remonté ? Il avait fini par être très bas. A la fin du 18ème siècle certains départements étaient alphabétisés à plus de 95%. Par des effets de mutualisation, par des effets d’associations, il y a eu des maîtres itinérants circulant dans des zones rurales, par exemple en montagne. Les Hautes-Alpes étaient alphabétisées à un degré absolument inouï, ces maîtres venaient en période hivernale, période durant laquelle le travail agricole était beaucoup moins important. Ensuite les enfants apprenaient aux parents, et c’est ainsi que ça fonctionnait.

Alors la mutualisation dans les ADC, c’est quoi ? Sur le territoire que vous avez derrière moi, il y a des richesses ; il y a des richesses humaines sous ces différentes couleurs. Plus la couleur sera foncée, plus le relief humain sera important ; mais, comme dans toutes les cartes, on peut changer la légende. Et on peut dire : "moi je ne veux pas une carte qui me montre le relief humain, je veux une carte qui me montre le relief emploi". Vous allez appuyer sur un curseur et en 4 secondes, votre carte aura changé de couleur et vous verrez les endroits où se trouvent les zones de mobilisation de compétences, de connaissances, d’informations, les plus fortes. Vous pourrez aussi voir où sont les zones où se trouve un maximum de ressources formation. L’arbre est en fait une caisse de mutualisation. Chaque acteur y apporte ce qu’il veut bien apporter au collectif pour dire : "moi, derrière telle compétence, je mets telle ressource de formation, derrière telle autre compétence, je dis que j’ai besoin de deux personnes, derrière telle autre compétence je dis que j’ai cette compétence et que je veux bien l’apporter aux gens du collectif qui pourraient en avoir besoin". Donc tissage des liens entre les personnes mais selon un modèle très curieux : le lien passionnel entre les personnes n’a pas à être géré puisque ce qui compte, c’est que les gens apportent ce qui les intéresse et en retirent ce qu’ils veulent. Nous ne sommes plus dans de la relation concurrentielle. Une série de messageries permet de gérer ces relations.

Ce qu’il faut savoir, c’est qu’il n’est absolument pas question d’empêcher les gens de se rencontrer, bien au contraire. Il est question de faire en sorte que la connaissance de la condition sociale ou de la condition civile de l’individu, qui est parfois un frein à la rencontre, ne le soit plus. Parce que si ce que l’on recherche, c’est la compétence ou la connaissance, alors c’est sur ce point-là que l’on doit pouvoir faire porter sa recherche. J’ai rencontré un vieux monsieur qui m’a dit : "c’est quand même dommage, ça ne marche pas comme il faut, moi ça fait des années que j’aimerais rencontrer des gens qui m’expliqueraient comment les vieilles faisaient les coiffes, comment elles faisaient leurs moules à beurre, comment elles faisaient telle et telle chose". Je lui ai dit : "mais c’est idiot, justement là il y a une classe, ça fait 3 ans qu’elle fait ça. Ils apprennent les mathématiques en retrouvant les traditions, ils apprennent le français en rédigeant des rapports sur la façon dont il faut faire des trucs". Il me répond : "oui, mais c’est des jeunes, vous ne croyez quand même pas qu’ils savent vraiment ce qu’il en est". Je lui ai répondu : "mais si, car pour le savoir, ils ont fait des recherches, ils ont été voir un ethnologue qui est venu de Paris parce que ça lui plaisait que des enfants s’intéressent à ça". Il me dit : "oui, mais c’est des jeunes, vous me voyez parler à des jeunes de 8 ans, et puis qu’est-ce que j’en sais de ce qu’ils savent ? Avec votre arbre, est-ce que ça serait différent ?" Eh bien je lui ai dit : "oui, monsieur ça serait différent". Pourquoi ? C’est probablement là l’intérêt de l’anonymat des personnes dans ce système. Parce que ce monsieur aurait trouvé dans l’arbre une offre de connaissance sur ces traditions et ces arts populaires. Il aurait envoyé des messages, il aurait eu des réponses, il aurait trouvé la réponse intéressante, il aurait renvoyé des messages, il aurait eu d’autres réponses et à la fin il aurait dit : "est-ce qu’il serait possible que l’on se rencontre ?" Alors on lui aurait répondu : "oui, d’accord, mais après l’école, venez me chercher à la sortie, je demanderai à ma maman si c’est possible". Le fait est que le monsieur se serait fait son idée avant de savoir que c’était un enfant, ou avant de savoir que c’était un monsieur dans une chaise roulante, ou que c’était un monsieur qui s’appelle Mohamed ou Rachid… Alors ça, il me semble que même si ça ne plaît pas, c’est quelque chose d’important. Il faut savoir si ce que nous cherchons, ce sont des compétences, des connaissances, ou bien si ce que nous cherchons, c’est à recréer éternellement des petites cellules dans lesquelles ne se trouvent que des gens qui vous ressemblent. Ce système gère parfaitement ce genre de choses pour une raison simple, c’est que la communication s’opère sur cet espace et qu’elle est gérée entièrement par cet espace. Les messages sont déposés sur cet espace et les gens qui les consultent sont ceux qui se trouvent proches de ceux qui les ont déposés. On se passe donc parfaitement de savoir qui est qui, et le dévoilement du "qui est qui" ne résulte que de la volonté des personnes. Alors évidemment dans des entreprises, des gens souhaitent se servir de ce système comme d’un système de gestion d’informations, et à partir de ce moment-là, ils entrent des informations qui ont trait à des personnes qu’ils connaissent ; mais c’est simplement parce qu’ils connaissent déjà les liens établis entre les compétences et les personnes, grâce à une base de données qu’ils ont construite dans d’autres cadres.

vendredi 28 juin 1996, par Michel Authier


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