Article de Josiane Teissier

Arbres de Connaissances : de la controverse aux expériences

Curieuse carrière que celle des “ arbres de connaissances ”, promus et abandonnés par les pouvoirs publics français sans autre forme de procès, développés par leurs auteurs qui, partis d’un projet social, ont créé pour sa survie, une entreprise privée high tech hautement capitalistique… Curieuse polémique qui ne s’est exprimée qu’à demi-mot, comme si l’objet n’en valait pas la peine, alors qu’il était au cœur de toutes les préoccupations, aussi bien des institutions publiques que des entreprises privées.

Une controverse mal engagée

Sans doute les auteurs au départ ont-ils eux-mêmes pris un parti militant, sévères critiques du caractère excluant des diplômes et de l’inefficacité des experts dans leur prétention à décrire et évaluer les compétences des personnes. Certains diront que leurs formulations sans nuances ne méritaient que le silence officiel et expert, d’autant que leur prétention était forte : substituer à l’hégémonie des diplômes un dispositif de valorisation des acquis de l’expérience…

L’objet de cette sourde controverse était à la fois le projet politique de subvertir les diplômes et la démarche préconisée par les auteurs pour identifier les savoir-faire des personnes… Comment prétendre substituer à un système de certification qui, par des règles précises et légitimes, définit les conditions à respecter pour que preuve soit faite de posséder tel savoir (théorique ou pratique), une démarche inductive, qui part de l’énonciation de leur savoir par les personnes concernées, et renvoie la question de l’attribution de ce savoir à l’accord d’un collectif de personnes dont la seule légitimité est d’avoir participé à construire l’arbre de connaissances ? Ainsi posée, on voit bien que la question de la légitimité de l’attribution d’un savoir tourne court… : comment en effet opposer l’universalité de la loi aux règles locales dont la validité ne dépasse pas les frontières du groupe qui les a définies et adoptées ?

Des expérimentations diverses

Or il se trouve qu’un certain nombre de praticiens, notamment dans le domaine éducatif, avait depuis des années cette prétention non pas de subvertir les système de certification, mais de valoriser l’intelligence et la puissance d’agir de personnes, que le système institutionnel considère comme “ sans qualification ” parce que l’expérience acquise ne fait pas l’objet de reconnaissance officielle…

Il s’agissait donc pour nous, qui souhaitions regarder de plus près ce que signifiait l’ambition philosophique, méthodologique et instrumentale des arbres de connaissances sans s’arrêter aux termes inavoués d’un débat mal engagé, de voir qui s’emparait des arbres de connaissances, pourquoi ces personnes tentaient d’expérimenter la démarche préconisée par les auteurs, et ce qu’elles en retiraient. Si sur ce dernier point aucune évaluation ne permet actuellement de conclure (à la fois en raison du faible investissement des équipes de recherche, mais aussi en raison du manque de recul), en revanche quelques éléments de réponse ont été apportés aux deux premières questions.

Un premier constat confirme bien l’importante de l’enjeu de la reconnaissance des acquis de l’expérience : les praticiens qui se sont emparés des arbres de connaissances se situent aussi bien dans le champ de l’éducation, de l’insertion, que de l’entreprise (dont nous ne parlerons pas ici).

Pour les formateurs, l’exercice exigeant que constitue la définition d’un “ brevet ” (unité de savoir pratique ou théorique qu’une personne pense pouvoir s’attribuer) apparaît comme la clef de voûte d’un projet éducatif dans lequel la personne doit éclaircir, fonder et argumenter ses intuitions ou convictions. En effet, chacun doit énoncer de façon compréhensible pour autrui et acceptée, un savoir détenu (souvent un savoir-faire) et doit énoncer le type d’épreuve qui permettra d’attribuer ce savoir à quelqu’un. On le voit, ce type d’approche qui induit réflexion sur sa pratique, confrontation de représentations, définition et négociation de règles, est susceptible d’instrumenter les pratiques de pédagogie inductive, dont sont porteurs en formation initiale Celestin Freinet, et en formation d’adultes Bertrand Schwartz, qui sont les deux principaux référents des formateurs que nous avons rencontrés.

Dans le champ de l’insertion sociale et professionnelle où se pose la question centrale de l’isolement et de la perte de confiance en soi, c’est également l’économie générale de la démarche et des fonctionnalités de gingo qui est apparue prometteuse : permettre à chacun d’afficher à la fois son offre et sa demande de formation. Communiquer avec les autres sur la base d’échange de savoirs le situe dans un collectif qui, pour chacun, relativise le non savoir et valorise le savoir. La référence aux réseaux d’échanges réciproques de savoir, mis en place par Claire Herbert Suffren, est largement présente chez ces usagers des arbres de connaissances .

Ce premier tout d’horizon permet déjà de voir que dans les mises en pratique, l’intention politique des arbres de connaissances sans être ignorée des praticiens, n’a pas la prétention globalisante que lui donnaient Michel Authier et Pierre Lévy dans le livre initial. Sans doute dans les expérimentations la question de la valorisation des acquis est-elle centrale, mais ce n’est pas en opposition frontale au dispositif de certification, tout simplement parce que ces praticiens n’agissent pas dans ce champ, et n’y ont aucune prise, même s’ils partagent les convictions des auteurs. C’est à une autre échelle que se joue la question de la certification…

Les arbres et la certification

C’est au niveau européen, à travers le Livre Blanc paru sous l’égide d’Edith Cresson devenue commissaire européen , que s’est trouvée reposée la question éminemment politique d’un dispositif “ d’accréditation ” européen qui de fait, vise à concurrencer les dispositifs nationaux de diplômes. Ce projet prétend tirer sa légitimité non pas d’un niveau institutionnel européen , mais d’un traitement de résultats de “ tests ” qui, par ce qu’il serait “ automatisé ” donnerait des garanties d’objectivité que n’ont pas les jurys dûment institués…

L’appel d’offre sur les “ automates de certification ” a donné lieu à de nombreux projets, parmi lesquels celui de Michel Authier utilisant les arbres de connaissances, et qui porte sur les “ compétences transversales ”.

Nous n’insisterons pas sur le fait que les “ tests ” ne constituent pas une démarche a priori en congruence avec celle des arbres de connaissance (démarche fondée sur la définition progressive et itérative de chaque compétences par les personnes parties prenantes) : Michel Authier a supposé possible, en multipliant les tests de référence, en travaillant à partir de “ micros-tests ”, de pouvoir rendre compte de la singularité de chacun par un jeu de combinaisons d’unités élémentaires, échappant à la normativité des macro-tests… Nous constaterons que le projet a finalement rompu avec l’usage de tests, pour se transformer en “ questionnement guidé ” des personnes sur leurs expériences (professionnelles, de vie…). L’idée est que la description des activités réellement exercées par les personnes donne des “ présomptions de compétence ” et peut mettre en évidence certaines constantes dans des situations variées, ce qui conduit à approcher concrètement (et non par abstraction) la “ transversalité ” de certaines compétences. Le traitement de l’information par le logiciel devrait être ici la valeur ajoutée, puisqu’il devrait rendre compte de ces cohérences.

De l’idéologie à la pratique

En conclusion provisoire, il nous paraît confirmé que le projet messianique des arbres de connaissances, qui a légitimement irrité ceux qui travaillent depuis des années à l’évolution des dispositifs de validation des acquis professionnels, n’en constitue pas moins une vision du monde qui mobilise des acteurs et surtout s’inscrit dans une démarche et une instrumentation dont les usages méritent attention. Le temps des polémiques est peut-être en voie d’achèvement : les ministères français qui sont les gardiens des diplômes, suivent le devenir du projet européen utilisant les arbres de connaissances au sein d’un comité d’évaluation, que Michel Authier a intégré dans son projet… Disposer d’une description fine des activités pour valider une expérience au regard de diplômes pourrait être une voie fructueuse pour ces institutions.

Josiane Teissier est chargée de mission au CEREQ, Centre d’études et de Recherches sur la Qualification, à Marseille.

Publication : “ Arbres de connaissances, controverses, expériences ” Josiane Teissier, éditeur - CEREQ, série Documents n° 136.

dimanche 25 octobre 2009, par Chantal Lebrun


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